Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui c’est une petite version que je propose au lecteur de ce modeste blog. La littérature statistique a ceci de particulier qu’elle manie habilement l’euphémisme. J’imagine qu’il convient de ne pas heurter la sensibilité de tel ou tel ministre qui pourrait être tenté par la suite de punir les fonctionnaires dérogeant à cette règle d’or qui veut que quand il pleut de la merde, mieux vaut tenir fermement le parapluie. Les policiers des Renseignements Généraux en ont fait - je le suppose en tout cas - l’amère expérience la semaine dernière en démontant point par point, dans leur rapport sur les émeutes en banlieue, les allégations du ministre sur le caractère organisé des troubles. Comble de l’outrecuidance, c’est au malaise et à la souffrance sociale que ces fonctionnaires de police attribuaient la paternité diffuse de ces trois semaines d’émeutes. Personne n’a officiellement « communiqué » sur la colère du petit Nicolas, mais elle a du être féroce puisque les RG ont publié le lendemain une nouvelle version de ce rapport, plus conforme aux déclarations démagogiques du ministre. Passons.Voici le premier paragraphe de la version que je propose aujourd’hui, une étude publiée ce jour sur internet par les Allocations Familiales :
- « Le nombre d'allocataires du revenu minimum d'insertion (RMI) a augmenté de 6,2% sur un an en France métropolitaine, passant de 1.042.800 à 1.107.000. Dans l'ensemble de l'hexagone, départements d'Outre-Mer compris, il a augmenté de 5,2%, passant de 1.182.100 à 1.243.900. »
Jusque-là, pas de soucis, les choses sont claires, le fait brut ne fait pas débat : le nombre de RMIstes a augmenté. Comme toujours, c’est l’explication du phénomène que l’on manie avec une extrême prudence. On avance :
« Cette évolution à la hausse, qui se poursuit dans un contexte d'amélioration du marché du travail et de diminution du chômage, semble largement liée à la diminution du taux de couverture des demandeurs d'emplois par les dispositifs d'indemnisation du chômage. Cette évolution résulte notamment de la réforme de l'assurance-chômage décidée fin 2002 ».
C’est là que ça se corse. Pénétrons pas à pas dans cette jungle sémantique. Première affirmation, conforme à la ligne du parti : le chômage baisse. C’est dit comme ça, en passant, mais c’est dit, avec ce petit air satisfait issu du lexique de la pensée positive : « … dans un contexte d’amélioration – c’est le mot clef – du marché du travail ». Amélioration = tendance positive. Courage français, Villepin et Sarkozy sont au front, ils vous ont compris : le chômage baisse et ce n’est pas fini… Deuxième affirmation, qu’on ne peut décemment pas passer à la trappe puisque les chiffres et la statistique sont tout de même censés exprimer une réalité, la cause de l’augmentation du nombre des bénéficiaires du RMI est à chercher dans le fonctionnement de l’Assedic : il y a plus de RMIstes parce que les chômeurs sont moins indemnisés. Plus précisemment : indemnisés moins longtemps. C’est la conséquence de la réforme de 2002 avec sa cohorte de « recalculés ».
La plupart des journalistes s’en tiennent là – vérifiez par vous même sur le net – se contentant de reprendre in extenso le chapô du texte de 3 pages de la CAF et s’abstenant de tout commentaires. Encore que. France Inter, dans sa tranche d’information du midi, s’est évidemment fait l’écho de cette information. J’ai lu intégralement l’étude de la CAF que l’on peut se procurer sans difficulté en ligne. Une étude brève et concise que même un journaliste pressé peut lire dans son intégralité : 3 pages, c’est pas la mer à boire. Ce texte ne dit mot d’un quelconque phénomène de fraude. Non pas parce qu’il n’existe pas mais plus probablement parce que la CAF l’estime suffisamment marginal pour ne pas en faire mention. Mais comme on est peu voyant à France Inter, c’est comme cela que l’on a trouvé intelligent d’expliquer la hausse du nombre de RMIstes : c’est bien connu, les chômeurs, les pauvres et les SDF sont des voleurs et des salops qui abusent de la mansuétude de leurs concitoyens. De l’information de haute volée…
Revenons à nos moutons et poursuivons nos petits travaux de traduction, le chômage baisse, bonne gens ! C’est la CAF qui vous le dit, et scientifiquement avec ça. Le miracle, c’est que si on a le courage de lire la totalité de l’étude, on comprend pourquoi le nombre de RMIstes augmente mais aussi et surtout pourquoi le chômage baisse, information essentielle mais très proprement éludée dans le fameux châpo repris par le cœur des vierges de la presse parisienne (je reproduis le texte dans son intégralité pour que l’on ne m’accuse pas de mauvaise foi, mais si vous n’allez pas jusqu’au bout pour passer au paragraphe suivant je ne vous en voudrais pas) :
- « La situation du chômage a connu une nette amélioration depuis le mois de mai 2005. Le nombre de demandeurs d’emploi a à cet égard poursuivi sa baisse au cours du troisième trimestre 2005 (respectivement -2,8% pour la catégorie 1 et -2,0% pour les catégories 1 et 6), et il a diminué sur douze mois de respectivement 2,7% et 1,6%. Toutefois, le nombre de demandeurs d’emploi non indemnisés (au sein des catégories 1 à 3, 6 à 8 et dispensés de recherche d’emploi) a continué d’augmenter au troisième trimestre 2005 de 0,4% et de 5,8% au cours des douze derniers mois. L’évolution du nombre d’allocataires du RMI semble donc surtout s’expliquer par celle du nombre de chômeurs non indemnisés et par la réduction du taux de couverture de l’indemnisation chômage. Ce taux est en effet passé, selon les données provisoires de l’UNEDIC, de 61,8% fin septembre 2004 à 59,5% fin septembre 2005 (diminution de 2,3 points sur un an et de 0,8 point sur le troisième trimestre 2005). Cette évolution globale du taux de couverture résulte à la fois de l’impact de la réforme de l’assurance chômage décidée fin 2002 et dont les effets se font sentir jusqu’au deuxième trimestre 2005, et des modifications de la structure des demandeurs d’emploi. En effet, la part des demandeurs d’emploi ayant épuisé leurs droits a tendance à s’accroître spontanément après une période prolongée de conjoncture défavorable sur le marché du travail ».
Traduction, nette et claire : le chômage baisse parce que les chômeurs cessent de l’être. Non pas parce qu’ils ont retrouvé un travail - et puis quoi encore, de la barbe à papa à tous les repas ? - mais parce qu’un chômeur c’est un « demandeur d’emploi indemnisé ». Dès lors qu’il ne l’est plus, il n’est plus chômeur et bien sur le « chômage baisse » (tandis que les bénéficiaires du RMI augmentent. En physique, on apelle ça les vases communiquants). Conclusion : n’en déplaisent au médium de France Inter et nonobstant le charabia abscon des fonctionnaires de la CAF qui permet d’obscurcir à dessein cette image statistique de la réalité : la pauvreté augmente.
Comme on le voit, la situation du marché du travail s’améliore : la pauvreté augmente. La situation de l’Afrique a elle aussi tendance à s’améliorer. Grâce au Sida et à la guerre, il n’y aura bientôt plus d’Africains. Bon débaras. Tout comme celle de la démocratie quand, enfin, plus personne ne prendra la peine de voter. Le droit de vote, c’est bien, mais si c’est pour voter des conneries… faut quand même pas charrier ! (On entend encore les lamentations colériques de ceux qui se demandaient, a posteriori, qui avait bien pu avoir l’idée saugrenue de consulter le peuple sur le projet de Constitution Européenne…). Sans oublier, bien entendu, le droit de grève, un truc formidable tant que l’on ne l’utilise pas pour faire valoir ses droits.
Le cynisme est un art que notre époque a porté à son apogée. Allez. Salut bonnes gens et méfiez-vous des RMIstes. Il y en a peut-être toute une bande organisée sous votre lit.